04 août 2005
3/b- Soins apportés à la mère et à l'enfant
SOINS APPORTES A LA MERE
« Ze
ercht de Stamm, dann de Ascht »
( D’abord
le tronc, ensuite la branche )
Jusqu’au XXème siècle la parturiente faisait l’objet de toutes les
attentions. En effet, « Man soll nie vergesse dass a Kindbettere a Fues
im Grab hat » ( il ne faut jamais oublier qu’une accouchée a un pied
dans la tombe ).
Après l’accouchement, l’accouchée faisait sa toilette avec du vin
bouilli, ou une décoction de sauge. La sage-femme lui demandait alors de rester
immobile, les jambes croisées et les bras le long du corps. Puis, pour éviter
la Sinkung ( « descente d’organe » ), la sage-femme avait pour
habitude de poser une pile de draps sur l’abdomen de la femme.
Durant les premiers jours suivant l’enfantement, l’alimentation de la
mère ne consistait qu’en bouillon de poule, ou de soupe faite de pain et d’eau,
avec parfois un peu de crème.
La mère était alitée durant les neufs jours suivant l’accouchement. Elle
ne reprenait ses activités qu’au fur et à mesure. Après la cérémonie des relevailles,
elle était à nouveau réintégrée dans la société.
SOINS APPORTES A L'ENFANT

La famille et la sage-femme faisaient en premier lieu attention aux réactions de l’enfant. Son premier cri, notamment, était symbole de victoire de la vie sur la mort. Son aptitude à grandir se traduisait selon la façon, plus ou moins énergique et forte, du premier cri. S’il n’exprimait pas son désir de vivre, il subissait alors l’épreuve des bains chauds et froids, pour le réveiller un peu.
Après ces premiers signes de vie, venait la ligature du cordon, geste
essentiel de la sage-femme car sa bonne réputation en dépendait, et surtout
ceux des filles. La sage-femme lavait ensuite le bébé. Ce premier lavage
s’effectuait le plus souvent avec du vin chaud, que l’on mettait également dans
la bouche de l’enfant. Dans d’autres régions, on préférait placer du sel,
symbole d’immortalité et de sagesse divine, et quelques miettes de pain dans sa
bouche.
L’enfant est ensuite habillé avec soins dans un maillot. Cette tradition
de l’emmaillotement est très ancienne, et a pour but de lui donner des jambes
bien droites et de lui assurer la chaleur.
Durant les neufs jours, où la mère était alitée, c’est la sage-femme qui
s’occupait des soins du nourrisson.
L’allaitement maternel était une étape quasi obligatoire, malgré
l’existence de nourrices chez des familles aisées. Pour activer et faciliter
les sécrétions lactées, la médecine proposait plusieurs solutions, comme boire
beaucoup de bière ou des tisanes spéciales.
En fait, l’allaitement était plus qu’un passage de nourriture ;
selon les croyances populaires, par le lait, c’est la personnalité et la
sensibilité de la mère qui passe.
Après ces premiers soins, la famille avait pour
objectif de protéger le nouveau-né, fragile aux agressions extérieures.
3/c- Méthode de protection du nourrisson
Les nourrissons étaient considérés comme étant des proies faciles pour
les esprits maléfiques. Jusqu’au baptême, ils étaient l’objet de nombreux rites
de protection. Mais l’essentiel pour l’enfant était qu’il ne sorte pas de la
maison familiale jusqu’au baptême. Une expression de la région insiste
d’ailleurs sur ce fait : « Es Kind soll nit under Ziele
heruskomme », ce qui signifie que l’enfant ne doit pas dépasser les
tuiles de la maison.
Malheureusement, les puissances infernales pouvaient tout de même
pénétrer dans la maison du nouveau-né. Les elfes et les lutins étaient
particulièrement redoutés car ils étaient connus pour remplacer les
enfants endormis dans leur berceau, par leurs propres enfants monstrueux.
La crainte de l’étouffement du nourrisson était omniprésente. Cette mort
était imputée à des esprits infernaux, qui se couchaient sur la poitrine des
bébés, tels que le Schratzmännel, dans les régions de Soultz et
Mühlbach, le Doggele, à Illzach, ou encore le Doggelmann dans la
région de Niedermagstatt. Un autre nom, d’origine bohémienne, était aussi
employé : le Kinderpopanz.
Pour protéger l’enfant de ces esprits, certaines familles laissaient une
lumière allumée dans sa chambre. Dans la région de Hunspach, c’est la grand-mère
qui chassait les démons en écrasant dans la chambre du nouveau-né un oignon,
symbole de vie, d’un coup de sabot. Les familles de Sunhoffen, quant à elles,
frappaient à intervalle régulier dans les portes, durant la nuit, et fixaient
des balais, à base de genêts, retournés sur les murs. Il était également
possible, pour les plus littéraires, d’écrire des poèmes à valeur magique sur
la porte de la chambre du nourrisson.
Le berceau était aussi protégé, afin que l’enfant soit toujours en
sécurité. Les familles catholiques, par exemple, avaient l’habitude d’accrocher
au berceau des feuilles de prières, ou des médailles bénies.
Les berceaux étaient en général peints, recouverts d’inscriptions et
d’icônes de protection aux significations magiques.
Il arrivait également de déposer au fond du berceau un objet métallique
tranchant, de type faucille ; le métal mettant en échec les démons
malfaisants.
Le Wagelseil, cordelette reliant le berceau au lit maternel et
permettant de bercer l’enfant à distance, se voyait, souvent pour l’occasion,
noué trois fois, symbolisant la Sainte Trinité.
La protection du nourrisson ne se faisait pas qu’à travers les objets
l’entourant. Ses contacts avec le monde extérieur influaient beaucoup. Les
chats étrangers, notamment, étaient bannis de la maison car ils pouvaient être
des sorcières jalouses du bonheur de la famille.
Seuls les très proches avaient le droit de voir l’enfant avant le
baptême. Ils devaient pour l’occasion apporter des cadeaux ( des denrées
alimentaires pour la mère et des vêtements pour le bébé ), afin de montrer
leurs bonnes intentions à l’égard de la petite famille. Par contre, ils ne
devaient pas formuler de trop grands vœux pour l’enfant, sans quoi cela
attirerait des esprits maléfiques jaloux. Leurs remarques devenaient alors des
plus courantes : complimentions de la mère, recherche des ressemblances
entre enfant et parents, etc…
Après la
naissance proprement dite, il est intéressant de se pencher sur ce que les
croyances populaires alsaciennes prévoyaient pour chaque enfant, en fonction de
leurs premières particularités.
3/d- Superstitions en rapport avec le jour de naissance et l'apparence du nouveau-né
LE JOUR IDEAL
On
attachait beaucoup d’importance au jour et à l’heure de la naissance. De même
que l’arbre commémoratif retrace au fur et à mesure la vie de l’enfant, la date
de naissance permettait de connaître de suite sa destinée. Bien évidemment,
chaque recoin de l’Alsace cache une croyance différente à ce sujet ; mais
elles s’inspirent toutes de convictions religieuses, se calquant sur les écrits
de la Bible.
Les enfants nés à minuit, heure de prédilection des
esprits maléfiques, partaient déjà du mauvais pied dans la vie. Par contre,
s’ils naissaient à l’aube, le bonheur leur souriait.
Les
affamés et les « estomacs dans les talons » naissaient en général
dans la matinée, ou midi.
Le
jour le plus favorable est bien évidement le dimanche, jour de résurrection du
Sauveur pour les chrétiens, et jour du soleil pour les païens ( comme on le
constate en allemand avec Sonntag ). Un enfant né un dimanche était considéré comme chanceux : « A Sonntag’s Kind, a
Glickskind » ( Un enfant du dimanche, un enfant chanceux
), « Sie sän die Sonn sogar
wän sie hindr de Wolke isch » (
Ils voient le soleil même quand il est derrière les nuages ). Ce dernier dicton
indique que l’on attribuait même des dons de double vue à ces enfants, qui
avaient alors la faculté de voir les esprits et les fantômes ( comme les
enfants nés durant la période de l’Avent ou le temps de Carême ).
Le vendredi, jour de la mort du Christ, est
par contre le jour le plus défavorable. Le vendredi 13 est de surcroît le jour
le pire de tous. On prêtait même, dans certaines régions, des dons
exceptionnels aux enfants nés un tel jour ; dons obtenus grâce au commerce
avec les puissances infernales. Naître un vendredi 13, c’est faire un pacte
avec le diable…
Comme dit précédemment, le choix de ces jours
et de ces heures était largement inspiré des écrits bibliques. Les événements
chrétiens joyeux correspondent aux jours les plus fastes, et les événements
chrétiens tristes aux jours les plus défavorables pour une naissance.
Les sages-femmes avaient également leurs
idées « médicales » sur la question : les enfants nés en période
de lune croissante sont favorisés, et les accouchements pendant cette période
sont plus faciles car la chair serait censée se dilater. Les nuits de pleine
lune donnent naissance à beaucoup plus d’enfants que d’habitude et ces enfants seront
chanceux dans la vie.
LES
PARTICULARITES PHYSIQUES DE L’ENFANT
De nombreuses superstitions et
croyances sont rattachées aux particularités physiques de l’enfant :
Ø Un
enfant qui naît avec des cheveux est un présage de bonheur.
Ø Porter
à la naissance une veine bleue visible sur le front ou sur la tempe indique que
l’on est frappé du signe du cimetière : le Kirchhofzeichen ; autant dire que ce n’était
pas bon signe.
Ø Naître
avec une dent ou plus est perçu comme mauvais présage.
Ø Avoir
un enfant avec un nævus, traduit une frayeur importante de la mère pendant sa
grossesse ou un désir alimentaire non exaucé de la mère.
Ø Avoir
un angiome est considéré comme étant la matérialité d’une forte envie
alimentaire non satisfaite de la mère durant la grossesse.
Ø Les
mammites du nourrisson sont le signe de possession des sorcières.
Ø Un
garçon né avec des cheveux roux est considéré comme étant un Roder Keip ( filou à cheveux roux
) ; une fille rousse est considérée, quant à elle, comme étant a Roti Hex ( une sorcière rousse ). Les roux sont suspectés
d’entretenir des relations avec les esprits maléfiques, et on leur attribuait
ruse et intelligence.
Ø Un
enfant mal formé était souvent considéré par les adultes comme un châtiment
divin.
Ø Naître
coiffé, c’est-à-dire avec un bout de la membrane amniotique collée sur la tête,
est considéré comme un présage de bonheur pour l’enfant.
A noter également que la
symbolique du chiffre sept attribue une place tout à fait particulière au
septième enfant d’une famille.
Tout homme porte un prénom au
minimum qui a été décidé par les parents. Les Alsaciens ne dérogent pas à la
règle. Mais quelles sont les motivations principales des parents alsaciens pour
le choix du prénom de leur enfant ?
3/e- Choix du prénom
Le choix du prénom de l’enfant était très important, car l’on pensait que cela influait sur le caractère futur de l’enfant. De plus, son prénom l’inscrivait dans la société comme individu caractérisé de ses appartenances religieuses et sociales.
Par obligation du Concile de Trente ( 1545-1563 ), les catholiques
devaient donner comme premier prénom celui du saint du jour de la naissance.
Les autres prénoms étaient ceux du parrain et de la marraine, ou d’un ancêtre
que l’on souhaite honorer.
L’aîné d’une famille portait le prénom de ses parents. Cette pratique,
appelée Hofname, permettait d’indiquer le favoritisme du fils aîné par
rapport à l’héritage du Hof, patrimoine familial comprenant la ferme et
la majorité des terres.
Jusqu’au début XXème siècle, les prénoms bibliques étaient fréquents, ce
qui peut s’expliquer par la réglementation du Concile de Trente. Les trois plus
courants étaient Jean ( Johannes ), Joseph ( Sep ) et Marie ( Maria, Marickel
) pour les filles.
Il ne faut pas oublier que nombres de ces prénoms étaient remplacés dans
la vie courante par des diminutifs, qui pouvaient par ailleurs figurer sur les
registres de baptême. En voici quelques exemples :
Caroline…………Karlinele
Frédéric…….……Fritz
Marguerite……....…Gretel
Catherine…..…….Kätel
Jean……..….…..Hans
Albert..................Bäri
Le prénom était considéré comme un bien que l’on se transmettait comme un héritage de nos aïeuls, provenant de plusieurs générations en amont.
Une naissance réussie devait être signalée. Les parents, fières, offraient à l’enfant un cadeau « immortel », l’un des seuls cadeaux qui lui appartiendra vraiment : un arbre, l’arbre commémoratif qui accompagnera l’enfant durant toute sa vie.
3/f- L’arbre commémoratif
L’arbre commémoratif est
planté par le père ou le grand-père, lors de la naissance de l’enfant.
Cet arbre,
symbole de vie, est soigneusement choisi en fonction du sexe de l’enfant.
Ainsi, pour célébrer l’arrivée d’une fille, on préférera planter un arbre
fruitier ou un rosier dans un champ qui lui reviendra en dot ; par contre,
pour le garçon le choix est plus complexe : si l’on souhaite un garçon
fort, on plante un chêne mais si l’on souhaite un garçon qui soit brillant, on
choisira un noyer. Son arbre est toujours planté dans le domaine de la ferme.
Le choix de l’arbre était
important car les croyances populaires établissaient un parallélisme entre la
manière dont pousse l’arbre et celle dont l’enfant grandit.
Cet arbre, comme
le Goettelpfennig, est considéré comme propriété de l’enfant.
Malheureusement,
les naissances n’étaient pas toujours heureuses. Il arrivait que la mère et/ou
le nourrisson meurent. Les Alsaciens ont donc des croyances particulières pour
de tels événements.
3/g- Mortalité de la mère et de l'enfant
LES FEMMES QUI MEURENT
EN COUCHES
Les risques de mortalité de la mère étaient très redoutés par la
famille. On craignait notamment les hémorragies utérines et les fièvres
puerpérales. C’est pourquoi on avait pour coutume de ne pas laisser dormir la
femme dans les heures qui suivaient l’accouchement. Les femmes du voisinage se
réunissaient près de l’accouchée et caquetaient, le Ratsch Stub, afin de
la maintenir éveillée. Les sages-femmes étaient également obligées de rester
veiller l’accouchée pendant les vingt-quatre heures suivant la naissance.
La mortalité maternelle touchait toutes les classes sociales, et étaient
plus élevée si l’âge de la femme était avancé. La grossesse était considérée
comme la période où le risque vital était le plus élevé pour les femmes.
Cette mortalité maternelle s’accompagnait de nombreuses histoires, ayant
pour but de répondre aux questions des enfants et de rassurer les adultes. La
majorité de ces légendes raconte que la mère revient la nuit donner du lait à
son enfant ; c’est pourquoi les Alsaciens avaient pour habitude de les
enterrer munies de bons souliers de marche, afin qu’elles puissent faire le
trajet chaque nuit entre le Ciel et la maison familiale.
Il arrivait fréquemment que l’on dise que les femmes mortes en couches
avaient un droit d’accès direct au Ciel.
Malgré tout, même si la disparition de la mère entraîne de grands
risques pour la survie de l’enfant, cette mort, comme celle des enfants en bas
âges, est perçue par les Alsaciens comme un événement naturel.
BAPTÊME DES ENFANTS
MORTS EN COUCHE, ET BAPTÊME D’URGENCE
D’après la bible, seuls les êtres baptisés ont accès au Ciel.
Un enfant, qui naît après un accouchement dystocique, ou avec une
maladie grave, fait l’objet de toutes les attentions. En effet, la médecine n’étant
pas aussi performante qu’actuellement, les risques de mortalité pour de tels
enfants étaient extrêmement importants. C’est pourquoi on s’empressait de les
baptiser, afin que, s’ils mouraient rapidement, ils aient tout de même accès au
Ciel.
Ces baptêmes d’urgence étaient de préférence effectués par un
ecclésiastique. Mais l’urgent étant, la sage-femme avait plus souvent cette
tâche ; c’est pourquoi l’Eglise s’investissait tant dans leur enseignement
religieux.
Malgré l’urgence de ce type de
baptême, l’Eglise voulait associer l’ensemble de la communauté, comme lors d’un
baptême normal. C’est pour cette raison qu’elle recommandait de sonner tout de
même un coup de cloche lors du baptême, afin de faire partager l’événement (
Règlement ecclésiastique du Comté de Hanau, 1659 ).
Malheureusement, si l’enfant mourait avant d’avoir le sacrement du
baptême, la question de la destinée de son âme se posait en dilemme à ses
parents. Les croyances populaires laissaient
Il était fréquent aussi d’entendre que les enfants non baptisés se
transformaient en Kobold, esprit taquin et méchant envers les humains. Dans les
régions de Weiterswiller et de Sainte-Marie-aux-Mines, on pensait que ces enfants
devenaient des feux follets.
Heureusement, toutes les croyances alsaciennes à ce sujet ne sont pas
toutes si effrayantes pour l’enfant. Une croyance veut, par exemple, que leurs
âmes deviennent des anges qui vivraient dans un Ciel pour enfant, le Kinderhimmel.
Les parents, entourés de telles croyances et craignant pour l’âme de
leur enfant, tentaient le tout pour le tout pour baptiser malgré tout leur
enfant. Certains parents allaient même jusqu’à enterrer leur enfant sous le
chéneau de la gouttière de l’église paroissiale, afin que l’enfant reçoive de
l’eau de pluie tombée lors d’un baptême.
D’autres parents faisaient appel au prêtre afin de le baptiser quand
même. Mais, le baptême ne se faisant qu’aux vivants, les parents et le prêtre
devaient invoquer des saints réputés pour pouvoir rendre la vie un bref moment.
Les plus appelés étaient saint Etienne, sainte Kunégonde, sainte Rosalie, mais
surtout sainte Marie. Certains lieux étaient même devenus des lieux de pèlerinage
pour ce type de demande. La commune de Kienzheim, par exemple, était devenue au
XVIIème siècle un lieu de pèlerinage consacré à sainte Marie (d’après les
notes de l’abbé Bernardin).
Au XIXème siècle, une réforme de l’Eglise insista sur le fait que le
Salut éternel ne reposait plus sur l’absolue nécessité d’être baptisé. La
coutume de baptiser les enfants morts s’arrêta peu à peu.
Toutes les joies dues à une naissance n’étaient réservées qu’aux couples
alsaciens. Les filles-mères étaient montrées du doigt comme l’exemple à ne pas
suivre, et nombres d’entre elles vivaient leur grossesse plus comme un calvaire
qu’une bénédiction.
3/h- Filles-mères et enfants naturels
LES
FILLES-MERES
Les religions imposaient aux
croyants un certain mode de vie. Tout écart par rapport à ces principes était
sanctionné. Un amour consommé avant le mariage était ainsi réprimandé par
l’Eglise. Les sanctions étaient importantes. Au XIXème siècle l’Eglise
entreprit même de les amoindrir, notamment pour les enfants naturels ( dont on
étudiera le cas dans la prochaine partie ).
Comme les filles-mères
« additionnaient » les tares aux yeux de l’Eglise, puisque, à la
fois, jeunes et célibataires, cette maternité en était que plus fortement
réprimandée. Pour amoindrir les faits, les parents de la fille, ainsi que le
curé, avaient pour objectif, souvent vain, de trouver le père.
Toute la communauté
villageoise ne faisait qu’un contre la future mère, littéralement exclue. Les
réunions villageoises, les Spinnstube, excluaient leur présence ; les
enfants du village s’en donnaient à cœur joie à s’acharner sur elle : ils
l’apostrophaient, l’injuriaient, etc.… Dans la région d’Engwiller, ces femmes
devaient même porter une couronne de paille sur la tête.
A cette oppressante sanction
villageoise, s’ajoutait la sanction ecclésiastique pour ces femmes
« pécheresses » par excellence, proies faciles de la méchanceté
humaine. Lors des messes, elles ne pouvaient plus s’asseoir aux côtés des
autres femmes ; en général un banc spécial leur était attribué, et portait
des noms tels que Anhengerbank ( banc de la remorque ), Huchebänkel ( banc des prostituées ), ou
encore Schandbänkele ( banc de la honte ), selon les
goûts régionaux.
Elles avaient
« droit » également à une admonestation publique faite par le pasteur
en personne, lors de la messe du dimanche bien évidemment devant toute la
communauté ; alors qu’elles n’étaient pas citées par le pasteur quand il récitait des prières à
l’attention des femmes enceintes dans la commune. Durant cet office, ces
futures mères célibataires devaient rester debout au premier rang, et payer, en
plus, une amende à la paroisse.
Elles n’avaient pas le droit
non plus à la cérémonie des relevailles et ne pouvaient plus devenir marraine
d’un enfant.
LES
ENFANTS NATURELS

L’enfant naturel, créé dans le
péché, n’a pas droit non plus à ces lettres de noblesse : on ne sonnait
pas les cloches de l’église lors de son baptême, qui avait lieu d’ailleurs, la
plus part du temps, après le culte. Le curé ou le pasteur choisissait son
prénom, tout en exigeant une taxe pour ce privilège obligatoire ; chez les
protestants, le nombre de parrains et de marraine pour un tel enfant était
divisé par deux, et le pasteur se permettait d’émettre des paroles spéciales
lors de la cérémonie.
Après le baptême, l’origine de
ces enfants les poursuivait encore puisqu’ils étaient affublés de surnoms, tels
que e Bankert ( le bâtard ), e Holzapfel ( mauvaise sorte de pomme ), ou
encore Rohjschäler ( pomme de terre de mauvaise qualité
).
De surcroît, une fille-mère
accouchant toujours d’un enfant naturel, beaucoup prenaient la décision, pour
elle et pour leur enfant, de déménager, ne pouvant plus supporter ce mépris
continuel.
2/a- « sag mir babbe, wi bin isch gebohre ? »
Tous les enfants veulent savoir d’où ils viennent, mais en Alsace, les
enfants ne naissent pas dans les choux ni les filles dans les roses. Les
enfants alsaciens proviennent tous, selon les légendes et les régions, d’un
point d’eau, d’une roche ou d’un arbre.
La plus répandue de ces légendes était celle du Kinderbrunnen, ou
« puits à enfants ». Les âmes des enfants séjournent dans ces puits,
également reconnus pour leur vertu fécondante, en attendant d’être incarnés
dans un corps de bébé.
Le plus ancien puits à enfants connu en Alsace, date de 1325 et est
situé à Meistratzheim.
La Cathédrale de Strasbourg est connue aussi pour posséder un tel puits,
appelé Taufbrunnen ( puits à baptiser ). Il existerait un lac souterrain
dans lequel circule un gnome à longue barbe blanche, assis dans une barque. Les
femmes désireuses d’avoir un enfant faisaient une commande au puits. Le gnome
choisissait alors, à l’aide de son épuisette en or, un des bébés qui peuplaient
les profondeurs du lac, puis le transportait au puits.
La cigogne
prenait alors la relève : elle attrapait le bébé au bord du puits et le
transportait jusqu’à son nouveau foyer. D’après les recherches de Philippe
ARNOLD, la cigogne ne faisait qu’assister, passive, à la remise de l’enfant par
le gnome aux heureux parents.
Avant 1870, la cigogne n’était connue en Alsace que
comme messagère du printemps. Ce n’est qu’après qu’on lui prêta ses qualités de
coursière. Le rôle exact qu’elle jouait variait légèrement selon les régions.
La vallée de Munster préférait d’ailleurs la remplacer par un chat.
Dans les régions montagneuses, principalement
dans les anciennes régions celtiques du sud de l’Alsace, les sages-femmes
cherchaient les enfants dans des roches situées en pleine forêt ; par
exemple le Puppelstein de la région d’Oberbrück.
2/b- Les préparatifs de la parturition
Les préparatifs
de la parturition,
La période de l’accouchement est l’un des instants où la mère et l’enfant sont les plus vulnérables. Ils sont des proies faciles et convoitées des forces maléfiques. Les croyances populaires prenaient alors place pour protéger ces deux êtres.
La
maison de la future parturiente était l’objet de tous les systèmes de
protection contre le malin. On traçait à la craie, ou au charbon, un cercle
autour de la chambre de l’accouchée ou de son lit. On pouvait aussi utiliser un
long couteau, le Krasmesser ou Kreissmesser ( de l’allemand kreissen,
signifiant accoucher ), afin de décrire des cercles magiques de vie autour de
l’accouchée. Le métal du couteau permettait de mettre en échec les démons. Il arrivait
aussi que le père ou la sage-femme dessine le Drudenfuss ( pentagramme ou étoile à
cinq branches ) sur la porte d’entrée ou sur le linteau de la cheminée.
La période de l’accouchement est l’
Deux
grands rites, généralement employés en parallèle, permettaient également de
protéger la maison de l’accouchée. Le premier, appelé coutume de
« dénouement », qui symbolise la délivrance
( entbinden en
allemand ), où l’on dénouait tous les nœuds de la maison, ainsi que les
serrures. Toutes les personnes, en lien avec l’accouchement, et qui rentraient
dans la maison, devaient dénouer tous les nœuds de leurs vêtements et leurs
lacets. Le second rite, appelé coutume de « fermeture », servait de
protection contre les esprits. Toutes les ouvertures extérieures de la maison
étaient cloisonnées et mastiquées ( portes, fenêtres, trous,…).
Pour
faciliter le travail de l’accouchée, les Alsaciens avaient pour habitude
d’invoquer les saints protecteurs des femmes en couches : Sainte Odile,
Sainte Anne et Sainte Marguerite ; ou les anges Sini, Sinsini
et Smangalof, anges venant au secours des femmes enceintes.
D’autres
méthodes, issues de la médecine populaire, étaient employées pour faciliter le
travail de la parturiente; ainsi il arrivait qu’on attache un ruban, sur
lequel figurait une prière à Notre Dame, autour du ventre de la femme enceinte,
et qu’on place la femme sur un coussin rempli d’herbes et de fleurs bénies à
l’Assomption.
Il
était fréquent également de donner quelques gouttes de Schnaps, ou de
vin mélangé à du miel, à la parturiente. Dans la région d’Ingwiller, on avait
pour habitude de mettre un sachet de persil sur l’abdomen de la parturiente,
afin d’intensifier ses contractions.
L’instant de la délivrance approchant à grands pas,
la sage-femme, la deuxième actrice principale de l’accouchement, est appelée.
Son rôle important mérite que l’on s’attarde un moment sur l’étude de la
pratique de son métier dans notre région.
2/c- La sage-femme
La sage-femme était élue parmi les jeunes filles du
village, par les personnalités de la commune. Elle partait alors faire ses
études à Metz ou à Strasbourg, aux frais de la commune ; mais elle faisait
également des stages pratiques chez la sage-femme du village. L’apprentissage
se faisait en mêlant la tradition et les coutumes ancestrales, avec les
nouveaux acquis scientifiques, exercés dans les hôpitaux des grandes villes.
La première école de sages-femmes d’Europe a été crée
à Strasbourg en 1728, afin qu’elles acquièrent un minimum d’éducation, dont on
leur reprochait souvent le manque.
Comme toutes les professions médicales dans une
société marquée par le christianisme, les sages-femmes étaient contrôlées par
des structures appartenant à l’Eglise, afin de les dévier des pratiques de
sorcelleries, de pouvoir prier avec les futures mères, et de faire accepter aux
femmes que l’accouchement avec douleur est nécessaire ( car c’est une
conséquence du péché originel de la femme ). Cette éducation religieuse était
extrêmement importante, à cause des baptêmes d’urgence qu’elles étaient amenées
à exécuter. Les sages-femmes ayant reçu l’enseignement religieux devaient
prêter serment et étaient alors appelées « sages-femmes jurées ».
Au XVème siècle, à Strasbourg, «le docteur Widman
préconise l’institution de sages-femmes assermentées, car elles sont
fréquemment maladroites ou peu serviables, surtout à l’égard des accouchées
pauvres et il y a parmi elles des sorcières et des magiciennes » ( extrait
de Une ville du XVème siècle : Strasbourg de Jacques HATT ). Cet extrait indique bien le fossé
qui existait entre médecine populaire et médecine scientifico-religieuse. La
religion n’acceptant pas tout ce qui n’est pas conforme.
Cette main mise de la religion sur la sage-femme a
engendré, en 1785, l’obligation d’avoir, pour chaque commune pratiquant la
religion catholique et la religion protestante, deux sages-femmes, une de
chaque religion. Il était alors mieux vu de se faire accoucher par la
sage-femme qui pratiquait la même religion que soi-même, même si l’on avait
légalement le choix.
La sage-femme détenait la connaissance des plantes
médicinales, des rites et des superstitions entourant la naissance. Lors d’un
accouchement difficile, elle était dans l’obligation de faire appel aux autres
sages-femmes de la ville, comme à Colmar, par exemple.
A cette époque, les villageois malades consultaient
plus facilement la sage-femme que le médecin, trop onéreux et qui symbolisait le
fait d’avoir une maladie incurable. Elle était rémunérée de façons différentes,
en nature ou en espèces, en fonction des communes.
Même si actuellement, on accouche sur des lits
arrangés, l’accouchement se faisait jusqu’au XXème siècle sur une chaise spéciale,
appelée chaise obstétricale.





